Mon écriture a trois petites têtes, la première prétend faire des histoires, le deuxième prend des images et les complète de mots, la troisième se juxtapose à des artistes. Les trois têtes n'ont pas de dents et portent un bonnet de laine en cette période.

samedi 8 octobre 2016

Texte pour Amélie Fontaine


Un texte pour Amélie Fontaine
Pour une exposition au Beluga, Saint-Etienne 

Chimères

L'animal au corps d'homme, ou est-ce l'inverse, s'approche. Vais-je le manger ? Ou l'inverse ? Je compte mes armes, ongles et dents. Je compte mes jambes et celles de l'animal, je mesure les vitesses possibles. Capturons les animaux puis possédons-les en les nommant. Dessinons les chimères pour aussi les mettre dans le même enclos furtif des pensées hésitantes. L'hésitation m'appartient. Je découpe les animaux en deux familles, ceux que je mange et ceux que je ne mange pas. Je prétends les aimer tous. Et ce verbe aimer, à pouvoir changer de sens, possède son mensonge. Je n'aime pas les chimères. Je les tolère. Les chimères m'intéressent qui ne se mangent pas et que je ne peux aimer que d'une troisième façon. Par exemple, une sirène attrapée par erreur, sitôt relâchée, sent mon regret dès qu'elle aura dépassé les trois mètres de profondeur, ce qui est ma limite avant d'avoir peur de ne plus remonter. Je regrette de ne pas l'avoir aimée. Je ne la vois plus quand je la désire. La sirène est rarement en surface. Elle y respire, elle s'y meurt. La chimère est dans le profond d'une forêt, d'une histoire, d'un marais, d'un rêve ambitieux. La bête aussi. La bête sauvage, celle qui peut me manger et me regarder dans ma peur ou dans ma faim ou dans les siennes. Peur et faim. Aussitôt, la bête est un fauve. Rêvé, désiré et craint. Chaque herbe est foulée que le fauve aura déplacée. Chaque air est couvert de son odeur, chaque air qu'il aura déplacé. La feuille a griffé le costume du fauve et l'air en a pris l'odeur. Le fauve continue, il fait son espace. L'animal en moi, moi dans l'animal, ce fauve est la chimère. Fuir ? Non, c'est dans la vie qu'on fuit. Je me fuirais. Je ne peux m'écarter de moi. Ce fauve est inquiet, je lui prête des sentiments humains qu'il ne sait pas manipuler. Il reste à la surface, il me respire. Il veut ma peau. En faire un faux tapis devant l'inexistante cheminée. Il veut m'aimer. Que nous  ne fassions qu'un, moi dans lui, estomac chimérique. Et je prétends ne pas être aimable, il rigole. Il rit comme ne savent pas faire les animaux. Sa langue passe devant son visage en un mouvement circulaire affirmé. Je compte encore mes ongles, je les fais prestement s'allonger, je fais de mes mains des pattes, je développe soudain mes canines et je ne parle plus, je siffle, je feule. C'est inattendu et j'en prends plaisir. Je songe à lever la patte afin de pisser contre cet arbre mais non, je confonds avec un autre animal. Une de mes pattes gratte le dos d'une de mes oreilles et c'est aussi un plaisir inavoué. Échine ronde, pupilles fendues, c'est nouveau. Mais est-ce bien moi qui déjà sens si mauvais ? Saurai-je bondir ? Saurai-je mordre ? La bête s'avance.  Et je manque de recul.

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