Nous balayons nos pleurs et nous sommes partis, là, dans le chemin des sérénités. Voyage gigantesque, nous avons pris le mouchoir, l'eau, un peu de quoi lire et de l'énergie. Nos yeux peu à peu sèchent et exigent de voir là où ça nous mène, de sortir d'un deuil et d'une immobilité. Les rues se déplacent, nous ne nous fatiguons pas. Viendront les champs et les côtes, les montagnes contournées, les points à voir, les trésors à deviner. Il pleut sur le pare-brise, nous ne pleurons plus, c'est le trajet qui s'est attristé.
Pierre Rochigneux
jeudi 26 mars 2026
mercredi 25 mars 2026
"Voyages" - 01 (d'après une photogtaphie de Maxime Pronchery)
J'étais petit, nous allions en vacances loin, mon père nettoyait les phares de l'automobile puis le pare-brise. Extérieur, poussières et moucherons, intérieur, gras de tabac. J'étais déjà myope, je nettoyais mes lunettes chaque jour d'école. En vacances, moins. Pour le voyage, je les nettoyais pour avoir la vérité du trajet : les panneaux des villes et les plaques d'immatriculation que nous croisions. Nous partions tôt. Je me regardais aussi dans le rétroviseur intérieur. Assez vite, je m'endormais et nous arrivions aussitôt, je pouvais le croire. Je pars sans mon père, il n'y a plus d'insectes sur les pare-brise.
"Sauf que" - 10 (d'après une œuvre de Philippe Favier) (et fin de la série)
Il n'est bien que le silence qu'on n'ose pas répéter. Je dus apprendre chaque lettre en entendant puis en imitant l'instituteur, d'où la prolongation des accents. Je l'imitais aussi dans le geste d'une écriture grande et fictive, dans l'air au-dessus des pupitres, l'index tendu écrivant soigneusement. Là se distinguaient les droitiers des gauchers et l'exercice n'est pas le fruit du hasard, nous étions dans l'indispensable apprentissage de la communication et du monde, il faut nommer un chat un chat. Minuscules puis majuscules, nous grandissions. Nous en ferions plus tard des chants, des décrets, des mots doux et des touches de clavier aux rapides messages.
lundi 23 mars 2026
"Sauf que" - 10 (d'après une œuvre de Philippe Favier)
Les cornes du taureau savent cacher toute la bête. Aux dents le lion, à la crinière le cheval, aux moustaches le chat, à l'aileron le requin, ce sont les cornes qui font le taureau. Tout peut s'y accrocher, un matador épuisé mais brillant, l'arène entière tel un cerceau dérisoire, un touriste amusé dans une rue étroite, une feuille qui s'y est plantée par mégarde quand il brouta sous l'arbre ou l'oiseau qui s'y pose sans peur et cet oiseau peut être de maintes couleurs pour que tout toujours se complète.
dimanche 22 mars 2026
"Sauf que" - 09 (d'après une œuvre de Philippe Favier)
Mes hésitations sont visibles et j'aime qu'on me tende la perche. Non que je sois féru de certitude, plutôt j'aime avancer avec assurance et sans faire de vagues. La prudence, plutôt chat que chien. Je montre aussi de fausses hésitations quand vraiment le trajet est tout tracé et j'ajoute ainsi des courbes, des trous, des inconvénients qui m'éviteront l'ennui. Parce que la prudence demande des accidents.
"Sauf que" - 08 (d'après une œuvre de Philippe Favier)
Au dernier rayon de l'armoire se trouvent le rare ou le dangereux. Ça se mérite, ça ne doit pas être volé par l'enfant, ça doit être caché. L'arme et l'érotique sont hors de portée ainsi que la possibilité d'une ivresse ou d'un poison. Il faut grimper, escalader au risque de tomber ou de faire tomber. La pendule est en haut, le temps ne doit pas être dérangé. Si, une fois l'an. Les mouches sont au plafond, la lumière, les éventuels anges, rares ou dangereux.
vendredi 20 mars 2026
"Sauf que" - 07 (d'après une œuvre de Philippe Favier)
J'ai bien tenté comme Narcisse de voir mon reflet dans la rivière, j'ai vu les alevins qui ne s'en souciaient pas, j'ai vu des herbes qui indiquent le sens du courant et une capsule de bière très éloignée de sa bouteille. À la surface auraient dû s'étendre mon grand moi et ma conscience doucement aplatie ; sont venues des araignées d'eau. Je sais que le terme araignée est péjoratif et dégoûtant pour beaucoup. J'en aime les rebondissements, le relief de l'eau aux pattes et l'apparente fragilité. J'ai vu au fond les cailloux usés portant mousse et petits coquillages, je voulais voir un miroir, j'ai vu l'immensité.