Mon écriture a trois petites têtes, la première prétend faire des histoires, le deuxième prend des images et les complète de mots, la troisième se juxtapose à des artistes. Les trois têtes n'ont pas de dents et portent un bonnet de laine en cette période.

dimanche 29 mars 2026

"Voyages" - 04 (d'après une photogtaphie de Maxime Pronchery)

Le paysage est notre visage. Nous avons emprunté la lumière du paysage pour nous imaginer ce qui peut évoluer et que nous transformons, ce qui nous ressemblera. Gloire à cet orgueil, nous avons tracé les directions de nos voyages et nous avons creusé dans les terres alors inconnues, nous avons tout conquis des espaces et nous irons bien plus loin en nommant ce qui est encore inaccessible. Par précaution, nous nous donnons chacun un nom et nous le prononçons pour nous appartenir aussi. L'un d'entre nous qui serait inconnu deviendrait un ennemi. Nous avons classé toutes les utopies. Il paraît qu'une nous échappe encore. Nous y travaillons.




samedi 28 mars 2026

"Voyages" - 03 (d'après une photogtaphie de Maxime Pronchery)

Nous savons ce que nous deviendrons et la prétention nous étouffe. À la fin du voyage, nous serons sans bruit, nous serons immobiles, nous serons ce qui a contemplé, ce qui fut admiré, ce qui a tout retenu et qui agite déjà l'ennui et l'oubli. Rassurant, en somme, si ce n'est une hésitante vanité qui aime tout changer, qui fabrique des virages, des angles, des coins pour se perdre et le vide pour que nous ne puissions pas nous cacher.




jeudi 26 mars 2026

"Voyages" - 02 (d'après une photogtaphie de Maxime Pronchery)

Nous balayons nos pleurs et nous sommes partis, là, dans le chemin des sérénités. Voyage gigantesque, nous avons pris le mouchoir, l'eau, un peu de quoi lire et de l'énergie. Nos yeux peu à peu sèchent et exigent de voir là où ça nous mène, de sortir d'un deuil et d'une immobilité. Les rues se déplacent, nous ne nous fatiguons pas. Viendront les champs et les côtes, les montagnes contournées, les points à voir, les trésors à deviner. Il pleut sur le pare-brise, nous ne pleurons plus, c'est le trajet qui s'est attristé.




mercredi 25 mars 2026

"Voyages" - 01 (d'après une photogtaphie de Maxime Pronchery)

J'étais petit, nous allions en vacances loin, mon père nettoyait les phares de l'automobile puis le pare-brise. Extérieur, poussières et moucherons, intérieur, gras de tabac. J'étais déjà myope, je nettoyais mes lunettes chaque jour d'école. En vacances, moins. Pour le voyage, je les nettoyais pour avoir la vérité du trajet : les panneaux des villes et les plaques d'immatriculation que nous croisions. Nous partions tôt. Je me regardais aussi dans le rétroviseur intérieur. Assez vite, je m'endormais et nous arrivions aussitôt, je pouvais le croire. Je pars sans mon père, il n'y a plus d'insectes sur les pare-brise.




"Sauf que" - 10 (d'après une œuvre de Philippe Favier) (et fin de la série)

Il n'est bien que le silence qu'on n'ose pas répéter. Je dus apprendre chaque lettre en entendant puis en imitant l'instituteur, d'où la prolongation des accents. Je l'imitais aussi dans le geste d'une écriture grande et fictive, dans l'air au-dessus des pupitres, l'index tendu écrivant soigneusement. Là se distinguaient les droitiers des gauchers et l'exercice n'est pas le fruit du hasard, nous étions dans l'indispensable apprentissage de la communication et du monde, il faut nommer un chat un chat. Minuscules puis majuscules, nous grandissions. Nous en ferions plus tard des chants, des décrets, des mots doux et des touches de clavier aux rapides messages.




lundi 23 mars 2026

"Sauf que" - 10 (d'après une œuvre de Philippe Favier)

Les cornes du taureau savent cacher toute la bête. Aux dents le lion, à la crinière le cheval, aux moustaches le chat, à l'aileron le requin, ce sont les cornes qui font le taureau. Tout peut s'y accrocher, un matador épuisé mais brillant, l'arène entière tel un cerceau dérisoire, un touriste amusé dans une rue étroite, une feuille qui s'y est plantée par mégarde quand il brouta sous l'arbre ou l'oiseau qui s'y pose sans peur et cet oiseau peut être de maintes couleurs pour que tout toujours se complète.




dimanche 22 mars 2026

"Sauf que" - 09 (d'après une œuvre de Philippe Favier)

Mes hésitations sont visibles et j'aime qu'on me tende la perche. Non que je sois féru de certitude, plutôt j'aime avancer avec assurance et sans faire de vagues. La prudence, plutôt chat que chien. Je montre aussi de fausses hésitations quand vraiment le trajet est tout tracé et j'ajoute ainsi des courbes, des trous, des inconvénients qui m'éviteront l'ennui. Parce que la prudence demande des accidents.