Mon écriture a deux petites têtes, la première usine des mots, la deuxième emboutit des images et des textes ; dans la première tête se fabrique un rejeton du cinématographe et de la musique : des temps et un montage dans lesquels une histoire joue des coudes avec les thèmes humains ; la deuxième tête est fainéante et vous demande de faire le travail pour une rencontre, un spectacle, c'est la tête voyeuse et voleuse (la première est la tête chercheuse). Quand il leur faut écrire sur un artiste ou pour un artiste, les deux têtes se causent, parlementent puis postillonnent une petite histoire qui tente de rester en dehors de l'illustration. Et de séduire. De compléter le travail. Il fait souvent froid, les deux têtes se protègent sous le même bonnet. Si mon écriture avait d'autres têtes dont des méchantes, elle pourrait garder une caverne, un souvenir, une toison.

mardi 9 janvier 2018

La Grande Der - 119

La bouée


Une bouée pour la sauver, le sable pour l'étendre. L'idée d'un bouche-à-bouche mais voici qu'elle reprend conscience, qu'elle demande pourtant où elle est. Et qui je suis. Je suis le soldat des eaux qui sort de la mer, qui sort de la pluie, qui sort de la boue, je suis celui qui sort de la neige les corps imprudents ou trop mal assurés, trop lourds ou simplement égarés dans la nature en désordre. Je lance des bouées et des cordes, j'avale l'eau autour de vous, en nourris les fleurs et les pleurs et leurs poissons, je suis celui qui vous met au sec et qui garde le cœur ainsi.


vendredi 29 décembre 2017

La Grande Der - 118


Le squelette

Le premier squelette de dinosaure que j'ai vu n'était pas méchant. On m'expliqua qu'il ne mangeait pas les humains. Que son âge rend ceci impossible. Et que sa dentition le montre. Ce monstre, je ne devais donc pas le craindre, il ne faisait que passer mais c'est moi qui le contournais. J'ai tenté de l'imaginer avec la peau dessus, grise et lisse, avec le regard au fond de son long cou qui s'élançait vers la verrière. Se serait-il échappé ? Aurait-il tout balayé de sa longue queue, lui si gentil mais peut-être maladroit, aurait-il cassé tout ce palais de fer et de verre ? La prison de sa mort ? Ce que je contemplais était une trace du passé retenue par sa structure, vagues d'os, un chaînon presque disparu fièrement éprouvant ma fragilité. Il ne m'aurait pas avalé. Moi, l'aurais-je mangé ?

jeudi 28 décembre 2017

La Grande Der - 117


Fontaines

Sources de vie, sources de joie, à toutes fontaines j'ai bu, de jouvence et fontaines jaillissantes, laissant leur trace de fer ou leur coulée de mousse et plus tard seront fleuves et mers. Et j'ai bu à ces fontaines. Et dans ces instants, les torrents et rivières et fleuves se sont figés, les mers se sont figées, les nuages ont freiné dans le ciel. Les fleuves et les mers et toutes les pluies en ces instants sont entrés dans ma bouche. Et tout, autour de ces fontaines, aurait pu disparaître. Alors, n'ayant plus soif, je me retirais et tout reprenait son sens, l'eau cherchait les pentes et fuyait mon attitude un peu prétentieuse.


mercredi 27 décembre 2017

La Grande Der - 116


Fenêtre

De ma fenêtre je vois passer le monde. Du monde. Certains encore vivants, hommes et bêtes traînant dans leur temps. D'autres activement morts, démesurés, presque en fuite, cherchant mes souvenirs, voulant lancer à mes carreaux quelque pierre qui m'alerterait encore. J'ouvre grand la fenêtre et les cailloux et graviers vont à mon sol, il est inutile que je renvoie, les fantômes n'ont pas de poche et sont transparents, vides et trouvent toujours les graviers de mémoire à jeter ici ou là. Je devrais balayer et que ces morts aillent à d'autres fenêtres y trouver un regard qui les révélerait, je suis myope.


mercredi 6 décembre 2017

La Grande Drer - 115


Les platanes

Ici, les platanes sont nés avec les Nationales. Une rangée de platanes longe la voie neuve de la République, celle qui va aux vacances, celle qui relie les départements, les régions, Paris puis les pointillées qui bordent le monde. Les platanes sont plantés avec les bornes et n'ont pas le même usage. Les platanes font l'ombre nécessaire, sont les murs qui forment le corridor d'automobiles et de vélos du Tour. Les bornes font le compte et leur zéro est la suprême cathédrale d'une France laïque. Le pneumatique côtoie le bois qui dessine quelques parallèles avec des chemins de vapeur métalliques. On trouve aussi des chemins de traverse, des arbres modestes et des trajets qui longent ou ignorent les rubans de platanes. On y va moins vite, on y cultive, on y habite, on regarde passer.


mardi 5 décembre 2017

La Grande Der - 114


En face

La vérité en face. Par la peur, par la surprise, par l'inhabituel et par ce qu'on doit affronter, en face, aux yeux de ce regard nécessaire imprimant la force d'un affrontement. Il n'est pas bon de se détourner, c'est perdre un chemin, c'est rompre une ligne de mots, une voie de sentiments, c'est casser le fil d'une histoire. En face vous dis-je ! En face ! Mais si cette réalité vous incite à rester dans l'ombre, à vous écarter du propos, à rentrer dans vos chausses ou à me tourner le dos, faites profil bas, mon regard ira porter ailleurs.


dimanche 19 novembre 2017

La Grande Der - 113


La maison

La maison des truites. C'est la maison des truites. Un jeu de mots de mon père. Ce jeu de mots n'est pas futile, il lui faut des conditions. Une blague a toujours des exigences. La ruine doit être à proximité d'une rivière, d'un point d'eau, d'un lac, d'un canal. Un  bunker sur la plage, ça ne peut pas, même en insistant. Un moulin cassé, c'est l'idéal, bien sûr. Alors il disait, "Regarde, c'est la maison des truites." Ça marche une fois, ça marche pourtant toutes les fois quand les conditions, j'insiste, sont en place. D'un père, il peut rester un jeu de mots difficile à placer. Certains, aussi, que je n'ai pas compris.