Mon écriture a trois petites têtes, la première prétend faire des histoires, le deuxième prend des images et les complète de mots, la troisième se juxtapose à des artistes. Les trois têtes n'ont pas de dents et portent un bonnet de laine en cette période.
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mercredi 21 octobre 2015

Brasiko Folio n°3 - Recherche perdue

Texte n°3 pour la revue Brasiko Folio - novembre 2015

Recherche perdue

Oui. Je procède par boucles. Plus exactement par ellipses et je m'éloigne de moi rapidement, à chaque tour pouvant voir d'où je suis parti. Ce mouvement est enivrant. Je suis dans un manège aux allures infinies, ce qui impliquerait que l'arrêt est aussi rapide que la course. Pas facile à dessiner, donc. Il s'agit de recherche, pas d'un concours. Je tourne et je dois tout voir, devant, derrière, je dois pivoter en tournant, me donnant un air de Lune. Non, pas de Lune, je ne veux pas de face cachée, je suis sûr que ce que je cherche s'y tiendrait, on ne se cache pas devant un arbre. Et on cherche derrière l'arbre.

- Mais dis donc, P'tit Poucet, que fais-tu là ?
- Salut l'oiseau. Plus de petits cailloux blancs, j'utilise mon quignon de pain.
- Tu veux encore renter chez toi ? Ils t'ont abandonné déjà, laisse aller, P'tit gars, Cosette ne revient pas chez Thénardier.
- Il n'y a aucun endroit comme chez-soi. Et je connais ma maison, le monde m'intéresse pas. Et je parle pas aux oiseaux que je connais pas.
- Cause toujours, P'tit con.

Et Poucet va tout fier, assuré de ne pas se perdre. On connaît l'histoire mais la relire est prudent. Tape "Petit Poucet" sur ton clavier, aie confiance. Ou ceci, comme moi :

classa.lavandas.free.fr/Classe/Contes/Poucet/Texte poucet.html

Rappelons-nous cette histoire. Avant tout, quand on crève de faim, on ne gâche pas la nourriture. On se perd mais on mange. Gaspiller la cause même de la déchéance, quel conseil aux enfants de la République ! Et le quignon devait être sacrément long. Il n'est pas fait mention du pain des frères et jamais de solidarité. Malin P'tit Poucet trouve une maison, celle de l'ogre, merde. Il entre et fait entrer ses complices. Au loup, choisissons l'homme méchant. La femme de l'ogre les aide, mal lui en prendra. Poucet assassine 7 petites ogresses innocentes, via la main et le couteau de l'ogre abusé. Ayant mangé, Ils auraient pu partir pendant son sommeil, non ? Les loups, un alibi. Innocentes, j'insiste, il n'y eut pas de procès et on ne traite pas ainsi son ennemi, quel qu'il soit. Combattre et tuer l'ogre ? Vaillant P'tit Poucet n'y a pas pensé.

Quant au vol des bottes de 7 lieues (encore 7), justifié par le fait que l'ogre s'en sert pour chasser la chair fraîche, la belle affaire : voici Poucet devenu mercenaire qui les utilise pour participer à des guerres du roi, pour aussi faire le facteur des Postes à tarif très rapide (y croit-on ?). Poucet assassin, voleur, guerrier et profiteur rentre chez ses parents pour partager le bonheur spéculatif. Non, relisons, "Il revint chez son père" alors que celui-ci les avait par deux fois abandonnés, aux dépens de la mère. La mère ? Oust ! Trop d'émotions, trop de vérités dites, c'est écrit.

Entre-temps, les frangins ont retrouvé facilement le chemin de leur maison, qu'on me l'explique !

Histoire édifiante et machiste avec en final une morale louant le piosou, bravo. Quant au fait que le plus grand s'appelle Pierrot, j'enrage. Les autres servent à arriver au nombre 7 et contribuent au surpeuplement, pratique en temps de famine. Mais ils sont désormais riches. Et les miséreux voisins aussi ? Non. Voici établis ou à la Cour le père et les marmots. "Pour son père et pour ses frères", bernique pour la mère et le populo.

Mais revenons à moi dans ma course à ma recherche. Si le terrain est glissant, je fais le grand écart, certainement je tombe mal et je ne vois rien sinon la sirène des pompiers qui me dira que monsieur ce n'est pas prudent à votre âge de faire des acrobaties, on va vous sortir de là. Si le sol est ferme, je suis stable et je continue. Plus tard, on me saura pieds joints devant la trouvaille, en position de lui demander quelque chose qu'elle sait et que je n'ai pas envie de comprendre.

Je finirai par trouver la sérendipité. C'est une question de méthode.


mardi 9 juin 2015

Brasiko Folio n°2 - La chèvre et le loup




Texte n°2 pour la revue Brasiko Folio - mai 2015

La chèvre et le loup, un ailleurs entrepris

Lui aurait-on fait croire qu'ailleurs l'herbe est un peu plus verte ? Et plus tendre l'air. La chèvre du sieur Seguin aspire à l'évasion. Le ventre seul n'est pas en cause. Cette chèvre, et toutes les chèvres, sait qu’il se passe ailleurs autre chose, hors de sa vue un autre espace est possible ; et demande cet amour de petite chèvre ? La fin nous la connaissons, c'est le début de l'histoire qu'il faut relire. Pourquoi le sieur Seguin attache-t-il la chèvre ? A cause d'autres qui furent de la même aventure et qu'il a perdues, pourtant les caressant, pourtant les nourrissant. Est-ce suffisant ? Seguin est sans le savoir le gardien de la prison, si dorée soit-elle. Piètre gardien qui laisse une baie ouverte. Acte manqué ? De la chèvre, Seguin veut le lait et plus si affinité. Et ce bon Seguin ne connaît que sa prison. On sait la fin de l'histoire mais il est bon de la rappeler à notre mémoire vive. Le loup gobe la chèvre, délaissant les sabots et les cornes, j'avais jadis dessiné ceci en illustration de l'histoire. J'avais dessiné les armes de la fameuse Blanquette, courageuse et vaincue, je n'avais pas dessiné le loup, j'avais dessiné la suite, j'avais tracé les deux cornes et les quatres sabots noirs au milieu de quelque végétation, armes déposées. Quatres, je n'avais pas encore tout appris dans l'école, ni les règles ni la volonté de leur appartenir.

L'idée d'immobilité fait face à la mort. L'idée de survie est à écarter, on sait que d'autres chèvres, avant la Blanquette, ont connu le loup. L'idée de liberté grande est-elle à surveiller ? L'idée d'aller plus loin est à prendre, nécessaire. Est à prendre en compte. L'instinct de Blanquette est une intelligence.

"Blanquette, tu veux me quitter !"

On pense que Seguin est gentil, avec ses chèvres pourtant injustes et malicieuses, on pense qu'il veut être gentil avec nous aussi. La morale de la fable, comme à la fin du Magicien d'Oz : " There's no place like home* ", "Rien ne vaut son chez-soi", en sa prison on ne risque rien. Oups, en sa maison on ne risque rien.

* peut aussi se traduire ainsi : voilà s non local apprécier aucun pareil kiffer bercail. Méfions-nous de ce que j'écris.

Mais un proverbe dit aussi qu'il y a péril en la demeure, tiens, tiens (demeurer = rester). S'habituer à sa prison et la chanter comme espace de liberté, voici l'aliénation. Il faut en partir, sans cesse s'échapper et ce sont six chèvres puis sept, la Blanquette. Et ce n'est pas assez, il ne suffit pas de s'évader, il faut aussi vaincre le loup, aller au devant de l'ennemi et le vaincre, au moins faire en sorte de ne pas être mangé et, s'il le faut, lui casser les dents ou l'inviter à changer son régime.

"Et bien non... Je te sauverai malgré toi, coquine !"

Petit épisode faussement pudique avec un jeune chamois, les sources sont donc bavardes. Et l'écrivain bien coquin. "Hou! Hou ! "Le loup ne connaît pas le nom, Blanquette, mais il sait que c'est Seguin qui l'envoie. Qui l'envoie ? Doutons, douter est devenu un luxe. Disons soudain que Seguin l'envoie, oui. Il donne de la trompe, la rappelle-t-il ? Et la trompe est peu courageuse et peu entendue et Seguin aurait pu franchir son enclos et monter au loup. Quelle est la corde, quel est le pieu de Seguin qu'il ne puisse pas monter à Blanquette, monter au loup, monter au combat qu'il aura délégué. Et la trompe se tait bien vite. Au-delà de la morale facile de la chèvre de Monsieur Seguin, il y a un temps à gagner, une nouvelle heure, ici, l'aube. Et Blanquette usée abandonne quand elle sait qu'elle est allée plus loin dans le combat que la précédente, elle se donne au loup mais elle aura fait avancer cette liberté comme ce combat ; elle ne renonce pas, elle a fait sa part de boulot.

"Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous..." Michel Manouchian


Brasiko Folio n° 1 - Une chose

Texte n°1 pour la revue Brasiko Folio - mars 2015


Une chose

Une chose, rien qu'un mot avant que nous ne partions. Oui, je rendrai tout. Oui oui, je reviendrai demain avec des paquets d'excuses et des petits mots de remerciement, un mot de mes parents qui dira que c'est pas ma faute, je suis impulsif, oui, demain je serai raisonnable et vous m'aimerez alors et vous oublierez que j'ai un peu cassé, un peu fait voltiger les sentiments et les cacahuètes, que j'ai trempé mes lèvres dans tous les verres et sur quelques bouches, j'avais en tête des malheurs qui prennent ma peau aussi sûrement qu'une tique prend son chien.  Oui, nous feront le compte, les verres, les cendriers, les coussins éventrés, le coup de fil portable aux gendarmes, oui, tout ceci me sera retenu. Me sera retenu. Et le compte de ce que ça me coûte, je le garde pour moi. Celle qui me fuit, celle qui s'en va, celle qui vomit ce que je lui glissait dans la gorge comme à une oie, celle qui rentre avec son automobile et que vous laissez ainsi filer avec dans son ventre de quoi endormir cent bébés. Calmé. Oui oui. La musique ? Bien, je vous assure, bien, jusqu'au tango, danse des bordels, ça m'a émoustillé, comprenez. Les voisins. Certes. Des insultes, des mots, juste une dialectique du soir, vous auriez compris, non ? Ah, pissé sur le, ah, aussi dans l'ascenseur, non, je ne peux pas tout assumer, cherchez une autre panse.

Demain passé voici le soleil nouveau, annoncé par la télé, un faux air de beau temps qui nous promènent, semblant de vacances, allons, voici une température de chemise, un air de petites voluptés, les seins pointent, la terre sent l'orage, les corneilles se réveillent et les fourmis sortent, un bourdon, une note grave, la menthe monte et dormir après avoir mangé, sur le banc avec un livre sur le ventre. Ces pages se tournent d'elles-même et racontent, voici mon oubli de la réalité, voici mon autre monde, voici que j'embarque avec une gueule de bois joviale et sans haine. Voici une armée d'adjectifs impertinents qui me font héros qui me font amoureux qui me donnent le pouvoir de tous rêves, mal de tête à côté. Avec mille présences désirées qui  viennent butiner dans mes mains, et plus si affinités.

J'ai donc déconné ?

Mes orages, mes vents. Mes humeurs, mes températures, mes nuages, que voulez-vous, je suis changeant, mes neiges d'antan qui me font salement pleurer, mes coups d'ouragans si rares que pas assurés, mon Mistral qui couche cyprès et copains des soirs, mes averses de vin qui ne touchent aucune rivière, et tiens ma façon de l'éviter ce soir quand je l'ai vue et qu'elle était occupé à regarder ailleurs, ce vent qui m'éloignait d'elle, cette tornade dont je fus le fruit et qui cassa la vaisselle. Et autres bibelots.

Un écart.

Je vous assure, un truc qui m'échappe, vous pouvez m'inviter à nouveau, je serai transparent. Voire cool, hypra cool, je serai le tapis du tapis, la basse du violoncelle, le regard du cocker. Je serai la note bleue, le rayon vert, l'aurore boréale. Je me ferai tout petit, je dirai bonne nuit aux gosses et presque je voudrais leur dire des histoires. Mais mes histoires... Je préconise les verres en plastique et les assiettes en carton, les pailles, les machins secs, une chanson douce. Les voisins, ah, pas arrangé. Je vais les voir. Non ?

Viendra la nuit, changeant mes yeux et les souvenirs de la journée, voici les fantômes, les musiques violentes, voici l'argenterie des échimoses de la journée, en couleurs voici mes espérances dépecées voici le parc enflammé et les gosses qui crient, les mamans apeurées voici le temps des cauchemars. Voici le mauvais sommeil. En moi voici la crainte du noir mais est-ce bien la crainte de la mort ? Voici la crainte des pluies sur les aquarelles. Des larmes sur leurs joues. De l'acier.

Un autre paysage. D'autres façons d'un dieu. Linge lavé par cette imtempestive averse qui fait reverdir une vallée de western. Un temps serain comme un oiseau. Comme un coup de couteau. Comme un coup de serin. Une belle violence qui se lit dans une pochette de disque. Un upercut de volcan en Haute-Loire, plus haut que dix arbres. Un lit mal rangé, une paire de sueurs, de monstrueuses confessions d'oreiller, deux peaux.

Demain. Autre chose.