Mon écriture a trois petites têtes, la première prétend faire des histoires, le deuxième prend des images et les complète de mots, la troisième se juxtapose à des artistes. Les trois têtes n'ont pas de dents et portent un bonnet de laine en cette période.

mercredi 21 octobre 2015

Ça n'avance pas, Charlie

Ça n'avance pas, Charlie

26 janvier 2015

(publié dans le guide UTOPIA 2015-2016)


C'est compact et ça va se dérouler, ça va passer mais ça n'avance pas. Ça n'ira pas loin. Nous sommes ici, du cœur au sang nous y sommes, de nos corps entiers. Nous étions en avance, nous sommes présents, nous serons en retard si ça continue à ne pas suivre le mouvement qui est bloqué. Le temps, qui est une saison, se fait taquin et finalement bon public. Ça n'avance à rien, ça ne marche pas. Mais bouge, mais bouge nom de Diou. J'ai mon pull rouge que je porte depuis mes dix ans et qui sur moi s'est étiré, il se lâche un peu aux coudes, maladie de bistrot. J'ai oublié mon bonnet, le noir en forme d'ananas qui me rend si gentiment ridicule, ça ne peut pas bouger, sacré nom de sacré Diou. C'est serré mais ce n'est pas tendu, j'ai les grosses chaussettes blanches que le cuir a teintées et dont la partie gauche est en souffrance. Je suis de laine et je voulais un froid de canard, un froid à se vêtir de papier journal comme Gepeto dans le film de Comencini. J'ai mis la grande écharpe de laine rouge qui n'en finit pas de continuer, je suis beau comme tout, Pierrot le Fou. Bon, on bouge ? J'ai les gants de laine rouges et blancs, je suis parfait aujourd'hui. Et je piétine dans mes chaussures à scratch parce qu'en hiver, j'évite les lacets. Ce sont les parures nécessaires. Nécessaires ? Et pourquoi pas des plumes ? "Et puis des crayons".

Oui, Gepeto, quand il a froid et qu'il a perdu Pinocchio. Nous nous comptons, nous nous racontons, nous savons bien que nous avons pris un bon coup sur le ciboulot. Nous nous sommes retrouvés mais nous sommes perdus. Ah, là, ça s'écarte. Un type écarte la population, de ce geste ridicule de celui qui écarte la caméra devant De Gaulle descendant les Champs, qu'on peut voir dans des images de 68. Non, à la Concorde et pas celui de 45, non. Ce que c'est de vivre un moment d'histoire. Le type est la proue des officiels. Pour eux, ça marche. En écharpes, celles qu'on leur prête et qu'ils pensent leurs et qu'ils portent afin de représenter le peuple qui est pourtant ici, s'écartant. Et suivant, et suivant. A nous désormais, tissus de chair qui va s'étirant comme un escargot après la sieste. Il en faudra des heures, il en faudra du temps à ne rien faire. Ce n'est pas la pluie. Chacun cherche l'autre plus loin, derrière et devant, dedans ce tout. Penserait-on à une chanson de Piaf. Le R si bien roulé du mot foule. Si on se perd, on se retrouve à la maison. Si on se perd. Que ceux qui se sont perdus se retrouvent dans une maison. Ceux qui ne sont pas là, on se dit que c'est parce qu'on ne les voit pas, ils sont venus, ils sont tous là. Mélange de on et de nous.

Car tout était confus et le devient encore.

Ce n'est pas la pluie, ce sont les applaudissements qui nous viennent et nous prennent et s'éloignent, vagues, ça ressemble à un orage qui nous prendrait, oui, c'est sacrément bien imité. Un prénom cousu sur une poitrine comme un bouclier, origami minimal, tigre de papier, papier plié, plié de rire, rire aux larmes, l'arme. On fait comme on sait faire comme on peut. Nous n'y arriverons jamais, jamais à temps, ça ne marche pas, je me dis, ça n'avance à rien, nous ne bougeons pas, c'est juste la rue qui descend, qui va prendre le train avec ses immeubles et ses panneaux. C'est la cité qui fout l'camp. Et des gens aux fenêtres ne s'y trompent pas qui nous saluent de la main, au revoir, au revoir, on leur répond bon voyage, revenez-nous vite et si vous voyez la mer... La ville se déplace d'Ouest en Est et bientôt sans avoir marché, nous, peuple, sommes à la place du Peuple, là nous devrons tourner en direction de la trinité des pouvoirs, cathédrale, mairie, préfecture, fini de rêver dans les rues, la Marseillaise nous attend avec son Sangimpur. Marchons jusqu'aux marches ?

Car tout était complexe et le devient encore.

Je veux ne pas être ici, je suis coincé, je veux m'enfuir verticalement, ça ne décolle pas et ça ne colle pas, tout ça, tout ce cordon qui tient dans un prénom, c'est déjà arrêté aux marches des palais et ça se délite après avoir fait des milliers de photographies et de selfies, tout ne sera pas net. Ils ont défilé, ils se défileront, ils c'est nous, la rue pour miroir, regarde, je me suis fais beau, haro sur le baudet, désignons. Ah, oui, tenons-la, l'école et plaquons-la contre le mur des coins pauvres, là où la mauvaise graine boit de la mauvaise eau. Bonnet d'âne au baudet des banlieues, le fouet, vous dis-je et chargeons la mule. Il pleuvra demain, nous rentrons, perdus, à la maison, étonnés, sautillant désormais sur des œufs, baissant le joug et tendant l'autre, tentant le rire et filtrant un hoquet, tous ensemble ouais comme un seul et déjà nous sentant déchirés, demain il pleut quand chacun aura repris son prénom de naissance.

Doucement, accoucheur de penser en rond, vois comme tout était uni pour le même endroit et la même cause, non, contre le même ennemi, c'est plus sûr de prononcer ceci. Et vois demain cette queue devant le marchand de journaux qui dit qu'il faut réserver, oui, comme on réserve une table en attendant d'avoir faim, comme on réserve un jus qu'on travaillera plus tard en sauce, comme on réserve son avis et une chambre pour y dormir ou rêver ; doucement, ne sors pas de ta réserve. C'est un sursaut, nous serons ensemble, au mieux, les dieux ou leur absence derrière l'oreille, comptant nos doigts et nous révélant identiques, faisant une ronde de cette farandole.

Numéro 1177, une main coupée dont l'œil est percé. Mais 1178 par sept millions, fils de Phénix et Salamandre, à plume de graphite, à peau de talon d'Achille.





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